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Urbain

2019

Urbain /ˈəːb(ə)n/
Début du XVIIe siècle : du latin urbanus, de urbs, "ville"

Urbain est un mot polysémique, traditionnellement utilisé sous la forme d’un adjectif désignant ce qui se rapporte à la ville, urbain est aussi employé pour définir un ton, une attitude ou un acte faisant preuve de progrès et civilité. Une personne « très urbaine » est depuis le XVII siècle une personne polie, cultivé, ayant appris à vivre civilement avec les autres.

Bienvenue à Penthésilée

La transformation récente de l’adjectif « urbain » en substantif (« l’urbain ») montre à quel point ce terme est au cœur de la définition de la société contemporaine, devenue définitivement citadine : depuis 2014 on considère que plus que la moitié de la population mondiale, soit environ 3,9 milliards de personnes, vit en ville.

Selon la révision 2018 du World Urbanization Prospects de l’ONU, 68 % de la population vivra en ville en 2050, soit deux personnes sur trois. Cela signifie que d’ici trente ans, 2,5 milliards de personnes s’ajouteront aux agglomérations urbaines.

Auteur

UMBERTO NAPOLITANO

Photographies

CYRILLE WEINER

éditeur

AA SCHOOL

Cyrille Weiner Aa1
Cyrille Weiner Aa2

La ville héritière de la cité cède devant l’urbain généralisé : l’urbain se déploie partout, sans bornes claires, tout en multipliant les limites internes. Les organisations urbaines ne répondent plus au modèle radioconcentrique de la ville, mais ressemblent à des assemblages disparates sans modèle organisateur. Au sein de l’urbain, le centre et la périphérie peuvent se présenter partout.

Très peu de géographes, urbanistes ou architectes ont réussi à imager l’urbain, à lui donner une force narrative capable d’antagoniser celle des villes.

Voir l’invisible est sans doute l’un des buts de toute l’œuvre de Calvino, c’est une fonction qu’il attribue à l’écriture, et c’est en particulier une excellente définition de l’Ailleurs dans les Città invisibili (1972).

Ainsi en décrivant Penthésilée il nous offre un très bel aperçu de l’urbain :

“To tell you about Penthesilea I should begin by describing the entrance to the city. You, no doubt, imagine seeing a girdle of walls rising from the dusty plain as you slowly approach the gate, guarded by customs men who are already casting oblique glances at your bundles. Until you have reached it you are outside it; you pass beneath an archway and you find yourself within the city; its compact thickness surrounds you; carved in its stone there is a pattern that will be revealed to you if you follow its jagged outline.
If this is what you believe, you are wrong: Penthesilea is different. You advance for hours and it is not clear to you whether you are already in the city’s midst or still outside it. Like a lake with low shores lost in swamps, so Penthesilea spreads for miles around, a soupy city diluted in the plain; pale buildings back to back in mangy fields, among plank fences and corrugated-iron sheds. Every now and then at the edges of the street a cluster of constructions with shallow facades, very tall or very low, like 156 a snaggle-toothed comb, seems to indicate that from there the city’s texture will thicken.
But you continue and you find instead other vague spaces, then a rusty suburb of workshops and warehouses, a cemetery. a carnival with Ferris wheel, a shambles; you start down a street of scrawny shops which fades amid patches of leprous countryside.
If you ask the people you meet, «Where is Penthesilea?» they make a broad gesture which may mean «Here,» or else «Farther on,» or «All around you,» or even «In the opposite direction.»
«I mean the city,» you ask, insistently.
«We come here every morning to work,» someone answers, while others say, «We come back here at night to sleep.»
«But the city where people live?» you ask.
«It must be that way,» they say, and some raise their arms obliquely toward an aggregation of opaque polyhedrons on the horizon, while others indicate, behind you, the specter of other spires.”

Cerner l’«urbain», le comprendre pour le régler devient de plus en plus le véritable enjeu disciplinaire. Rem Koolhaas en avait eu l’intuition : « en 1995 j’ai commencé à enseigner à Harvard. Je voulais appeler mon programme Centre d’étude de (ce qui s’appelait autrefois) la ville, mais l’administration a considéré que ma proposition était trop radicale (…) »
En 2006 dans Sprawltown , l’historien de l’architecture Richard Ingersoll affirme que l’urbain est une réalité inévitable de la vie moderne et qu’il convient de s’y attaquer plus sérieusement et le reconnaître comme une nouvelle forme d’urbanisme.
S’y intéresser implique la prise en compte tout d’abord de son caractère diffus et en suite de sa duplicité d’échelles : la première qui se défini par le rapport entre l’objet urbain et les réseaux ou les systèmes qu’il tisse sur un territoire donné et la deuxième qui s’attache aux structures internes, aux continuités et ruptures dans I ’espace urbain ainsi qu’aux rapports entre les citadins et leur espace.

L’urbain aujourd’hui :

Depuis la deuxième moitié du XX° siècle, nous mesurons l’urbain : une unité urbaine repose sur la continuité du bâti et le nombre d’habitants.
En France, la première définition de l’unité urbaine date de 1954, et depuis, on appelle unité urbaine une zone de bâti continu (pas de coupure de plus de 200 mètres entre deux constructions) qui compte au moins 2 000 habitants.
Evidemment le critère du nombre d’habitants n’est plus, depuis bien longtemps, le seul critère pertinent pour la définition urbaine. Au-delà de la simple question de sa portée spatiale, et de sa localisation, l’urbain est un véritable objet d’étude transversal qui se caractérise par des problématiques sociologiques, économiques, anthropologiques, politiques ou historiques. Les processus d’urbanisation déterminent en effet un grand nombre de choix économiques ou migratoires des individus, influencent leurs habitudes et leurs cultures, ou voient leurs destins modifiés au gré des politiques urbaines ou de leurs lacunes.

Alors que la majorité des villes se sont développés pour des raisons d’opportunité géographiques, l’urbain suit des logiques de connexion et de mise en réseaux : eaux, transports, énergie.
L’urbain est une forme agrégative moléculaire caractérisée par des moments de continuité et d’autres de rupture qui correspondent souvent au sein du même apparat connectif a des changements importants de densité et forme.
Ces facteurs de continuité et discontinuité (qui s’accompagne souvent par autant d’impact sociaux, territoriaux et culturels) sont le paramètre premier pour éventuellement déduire des modèles observables et comparables d’un espace urbain a un autre à I autre : mettre en évidence les processus menant à des formes socio-spatiales à Brooklyn, dans l’agglomération de New York, sert à identifier des évolutions sociales à Paris et à Londres et donc au-delà des similitudes à souligner les spécificités de chacun des cas d’étude.
La recherche par discontinuité vise aussi à séparer ce qui tient de l’organisation spatiale et ce qui est issus des processus sociaux ou économiques qui la dépassent. Les effets de ségrégation, gentrification mobilité, les barrières physiques ou ressenties sont aujourd’hui essentielles à la compréhension du phénomène urbain.

L’urbain comme étape ultime de l’anthropocène :

« L’urbain est aussi perçue comme la marque la plus aboutie de l’anthropisation de l’environnement » c’est-à-dire en tant qu’objet impactant un milieu de Ia manière la plus durable.
Les réflexions récentes sur Ie changement climatique mettent de plus en plus en lumière certains des effets de l’urbanisation, de la pollution de l’air et des eaux, à la raréfaction des terres arables disponibles pour Ia production de nourriture.
L’urbain apparait comme Ia forme la plus aboutie de ce qu’on appelle aujourd’hui l’anthropocène, comme période au sens géologique du terme où l’impact des sociétés sur l’environnement devient suffisamment important pour durablement l’influencer.


L’Urban de demain : l’archipel de villes post réseau.

On a cru jusqu’a là que la condition sine qua non le développement de l’urbain était sa mise en réseaux. Energie, eaux, transport semblaient être la base du processus d’urbanisation.
Les mailles réticulaires qui tissent le territoire et qui, à la manière des fleuves autrefois, incite le développement de formes d’urbanités sont aujourd’hui requestionnés.
L’approche toujours largement dominante, selon laquelle l’extension des réseaux a tendance à suivre, à accompagner, voire même à anticiper l’urbanisation de nouveaux espaces est aujourd’hui contrebalancé par une nouvelle tendance qui considère que certaines zones peu denses ne seront jamais approvisionnées par les systèmes de réseaux centralisés.
Ces nouvelles «villes post-réseau» témoignent de reconfigurations, de nouvelles articulations entre infrastructures centralisées et systèmes alternatifs qui réassemblent les différentes facettes de l’urbain.

Depuis déjà les années 1990 par exemple, la ville de Woking, située à 45 kilomètres de Londres, s’est trouvée à l’avant-garde des bonnes pratiques dans la recherche de formes d’autonomie énergétique. Le conseil municipal a initié et développé des actions reposant sur la production et la distribution locales d’énergie, et promu une forme d’autonomie du réseau national.
Dans la region de l’archipel de Stocholm aussi 100 000 ménages ne sont pas reliés aux réseaux d’eau et d’eaux usées officiels. Dans la plus grande municipalité en termes de superficie, Norrtälje, 45 % de la population vit hors de portée des réseaux d’infrastructures centralisés. Ces deux exemples et d’autres témoignent de l’essor de la ville post-réseau qui implique des mutations potentielles dans les métabolismes urbains et dans les modalités d’urbanisation des flux de ressources environnementales.
Woking et Norrtälje révèlent que ce qui importe désormais, dans l’économie et l’écologie politiques des services urbains, c’est la mise en mouvement des flux de matières et d’énergie davantage que la simple construction d’infrastructures concrètes et fixes.

Des exemples moins vertueux mais autant marquant se trouvent aussi dans les pays en voie de développement. Dans les villes africaines, la desserte en services associe souvent une infrastructure en réseau lacunaire à l’origine d’une offre rationnée, et des offres marchandes d’initiative privée, individuelles ou collectives, formelles ou informelles, le plus souvent illégales au regard des contrats d’exclusivité des opérateurs officiellement en charge du service. « Ces offres pallient la déficience du service conventionnel et s’adressent, selon les types d’espaces urbains, à des clientèles exclues en raison de leur faible pouvoir d’achat, de leur éloignement géographique ou de l’illégalité de leur statut. » [Jaglin, 2012, p. 53]

L’urbain post-réseau émerge sous diverses formes et avec des implications économiques, techniques et sociopolitiques ambivalentes qui méritent l'attention des chercheurs.
Des travaux théoriques et empiriques plus approfondis sont nécessaires pour faire la part des logiques plurielles et souvent contradictoires associées à la notion de "post-réseau ", considérée à la fois comme un idéal rationnel en matière d'infrastructure, un outil analytique, une alternative progressiste, une nouvelle solution techno-(spatio-)écologique et un processus renforçant la fragmentation urbaine.

Ce processus émergent et systémique est voué à therme à changer la définition même du terme urbain. La forme de l’archipel mêlant le rural et l’urbain sans solution de continuité mais comme addition de formes autonomes pourrait devenir la figure émergeante.


Urban (Adjectif) Des citoyens aux minorités

L’adjectif urbain désignant en général ce qui se rapporte à la ville ou une personne qui fait preuve de savoir vivre et de politesse a totalement changé de sens depuis trente ans.

Cette métamorphose est du au phénomène culturel qui se répandit au début des années 1970 dans le South Bronx de New-York parmi les jeunes afro-américains et caribéens: le hip-hop.
Le fondateur de l'Universal Zulu Nation Afrika Bambaataa aurait attribué le terme hip hop à la sous-culture à laquelle cette nouvelle musique appartient : un phénomène culturel qui correspond à la tradition culturelle des Noirs dans un contexte de transformation postindustrielle de la vie urbaine.

Le DJ Frankie Crocker « Holliwood », originaire de Buffalo, nommé directeur de programme de la nouvelle WBLS en 1974, a inventé l'expression "contemporain urbain", pour définir le mélange éclectique de chansons qu'il jouait (everybody ''from James Brown to Dinah Shore,'' as Mr. Jackson said).

Il en suit la vulgarisation du terme « urbain » comme alternative au mot « noir », trop chargé de connotations négatives à l’époque.

L’utilisation de cet adjective se retrouve en Europe au début des années 1980 avec l'arrivée du hip-hop des Etats-Unis vers le Royaume-Uni, et se répand rapidement en France et en Angleterre.
A l’époque, les centres sociaux français cherchaient des loisirs à proposer aux jeunes habitants des cités. Les cultures urbaines deviennent les cultures des banlieues.
C’est aussi l’époque de l’extension du réseau RER, qui facilite alors les déplacements de personnes.
En France, une Fédération Nationale des Cultures Urbaines est créée en 1999, remplacée en 2010 par l’Observatoire National des Cultures Urbaines pour valoriser ce mouvement culturel.

Aujourd’hui on parle même de style urbain, comme d’un mode de vie qui s’inspire de la rue.
La culture hip-hop, le rap, les graffitis et les sports de rue restent les principales références, vecteurs des images et des codes culturels, que l’on retrouve dans le style urbain. Les vêtements streetwear et sportwear représentent le style vestimentaire urbain, décontracté, sportif et recouvert de motifs ou du nom des marques qui rappellent les tags de rue.