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18 avril 2016

Invisibles Vertus

Franck Boutté

Ecrire sur LAN, c’est un peu écrire sur nous, c’est un peu écrire sur moi, donc il faut s’attendre à ce que le texte tende vers l’introspection. Le premier projet sur lequel nous avons eu à travailler ensemble est Fréquel Fontarabie. Le concours a débuté en 2006. Fichtre. C’est un des premiers projets de LAN, qui a fêté ses 10 ans il y a peu ; c’est un des premiers projets de l’agence Franck Boutté, qui fêtera ses 10 ans d’ici peu…

La rencontre avec LAN a débuté par un pari. À l’époque où ils occupaient une partie (la grande quand même) du plateau au second niveau d’un bâtiment ex-industriel et charmant au 11, cité de l’ameublement, je m’y étais rendu un soir avec Jacques Moussafir. Il avait été invité à y donner une conférence, et présenter son travail et ses projets, par les deux personnages aux commandes derrière l’acronyme LAN. Fait rare parmi les architectes, Benoit et Umberto, dont on parlait peu en ces temps, étaient convaincus que la connaissance partagée et le débat étaient à la fois essentiels et salvateurs pour le métier et la pratique des concepteurs. Ils organisaient donc à domicile des présentations, des échanges et des confrontations avec des confrères (et amis) de ce milieu.

Après la lente mais passionnante présentation de ses pro­jets et de sa philosophie par Jacques, le dîner fût l’occasion d’échanges d’une autre nature. Benoit me faisait part de son incrédulité et de sa déception vis-à-vis des nouveaux bureaux d’études arrivés dans la place autour des questions d’efficacité énergétique et d’environnement, de HQE selon l’expression malheureusement consacrée. Il avait le sentiment d’avoir perdu un concours récent à cause entre autres de l’incapacité du bureau d’études consacré à défendre les valeurs environ­nementales intrinsèques du projet. Désinhibé par l’ambiance conviviale, je me lance : « si tu ne veux pas être déçu, travaille avec moi, je m’efforcerai de te convaincre que ces questions ont du sens, qu’elles sont même de nature à réinterroger le projet d’architecture. »

Peu de temps après, Benoit appelait à l’agence et nous can­didations ensemble pour une opération de logements en plusieurs bâtiments dans la ZAC Fréquel Fontarabie à Paris. Le maître d’ouvrage du secteur, la SIEMP, et l’AMO Terre Eco surtout, souhaitaient que l’on développe sur ce site, pour la première fois en France, des bâtiments de niveau passif, au sens allemand du terme, soit des bâtiments qui pour ne consommer quasiment aucune énergie pour le chauffage devaient être ultra tout : solarisés, isolés, étanches.

J’avais l’expérience du passif allemand et de sa cohorte d’exigences aigues avec un projet de quartier résidentiel de type pavillonnaire dense et habitat intermédiaire développé en périphérie de Limoges avec ING RED (malheureusement disparu depuis) et les architectes de Périphériques. Je savais que les bâtiments devaient être compacts, pas trop vitrés, que les vitrages devaient être orientés sud, que les murs devaient être isolés de 25 à 30 cm d’isolant, que les menuiseries devaient être parfaitement étanches, etc.

En surmontant pas mal de contradictions (les parcelles allouées ne voulaient pas trop jouer le jeu du passif en offrant par exemple une accroche urbaine et donc une obligation de se représenter et de s’ouvrir au nord, là où toute tentative de récupération d’apports solaires gratuits est donc vaine, ce que l’approche calculatoire du label passif n’apprécie pas du tout), en menant quelques batailles et en perdant beaucoup de temps en confrontations plus ou moins fécondes, nous avons d’abord remporté le concours et même réalisé ces bâtiments en montrant que l’on pouvait faire une réponse de synthèse entre performance passive et urbanité active, même s’il fallait pour cela tordre le cou à quelques présupposés idéologiques défendus par les tenants de l’orthodoxie du passif allemand. Un cas d’école et un passage initiatique pour le travail en commun de nos deux agences.

ANARCHITECTURE

Petite confidence au passage délivrée à l’occasion d’une réunion sur Fréquel par Umberto, à l’accent napolitain carac­téristique appuyé, que la présente forme d’expression ne peut malheureusement pas rendre. À ma question sur la signification des trois lettres du nom LAN, sa réponse en deux instances : d’abord, une référence à Local Architecture Network (à l’instar des réseaux informatiques, pour parler de ceux en local, privés et appropriables, en opposition à ceux distants, publics et par­tagés, les WAN) pour affirmer notre attachement au contexte ; ensuite parce que «l’anarchitecture» ça exprime notre goût pour le débat contradictoire et le refus des règles préétablies. Dont acte, ce qui m’allait plutôt bien, même très bien.

Tous les projets développés en commun depuis Fréquel Fonta­rabie sont le résultat d’un processus critique et d’une démarche analytique, qui n’hésitent pas à interroger voire à remettre en question les idées reçues et les dogmes sur les questions urbaines, architecturales et fonctionnelles mais aussi en termes de performances des programmes et des opérations.

Nous développons à l’agence des outils conceptuels et des approches matricielles qui croisent thématiques et enjeux des opérations avec les échelles et temporalités de développement des projets : urbanité, implantation, morphologie, matérialité, spatialité, systèmes. Explicitement ou implicitement, les projets avec LAN sont développés suivant ce cheminement critique. Ce n’est ni unique ni exceptionnel.

Ce qui impressionne en revanche, c’est la façon dont LAN, tout en construisant une démarche projectuelle et un argumentaire unitaires et rationnels, d’une très forte cohérence tout au long de ce cheminement, sont capables d’intégrer dans le processus des données exogènes à leur propre pratique et à leur champ disciplinaire originel. Ainsi, derrière les apparences stylistiques d’une écriture affirmée et reconnaissable, les questions clima­tiques et énergétiques, de confort et d’ambiance, de quantité et de qualité de matière, pour ne citer que celles-ci, sont aussi parties intégrantes et matières premières de la réflexion et de la fabrication du projet.

Vertus invisibles, les performances développées avec LAN sur les projets disparaissent derrière la pertinence de leur urbanité ou de leur territorialité, l’évidence de leur morphologie, la force de leur matérialité, la sensibilité de leur spatialité. La perfor­mance se dissout dans la ville et l’architecture.

On connaît la façade triptyque en briques noires de la rési­dence étudiante rue Pajol, mais on sait moins que, sur cette parcelle extrêmement dense, le découpage volumétrique des 143 logements en six blocs résulte d’un façonnage héliotro­pique fin où les volumes ont été dessinés de façon progressive en scrutant attentivement la façon dont les rayons du soleil inondent la cour en coeur d’ilot et apportent lumière et chaleur à un maximum de ces chambres. On sait moins que les maté­riaux ont été choisis pour refléter et ré-éclairer l’espace central partagé et d’échanges.

On connaît le volume iconique et envoûtant du bâtiment des archives EDF à Bure en Lorraine, mais on ne sait pas nécessai­rement que ce bâtiment, morphologiquement à contrepied de ce que demandait le programme, a séduit et convaincu le jury parce qu’il offrait la forme idéale qui permettait, d’une part de réduire à la source et de façon drastique les besoins en éner­gie du bâtiment et de répondre aux ambitions énergétiques très élevées imposées par EDF, d’autre part de simplifier les parcours et de réduire de façon importante les cheminements des véhicules pour le transport des archives.

On ne sait pas que ce volume extrêmement ramassé a per­mis, non seulement de capter les ressources calorifiques et frigorifiques du sol pour les besoins du bâtiment, mais aussi de gérer sur le site même et en circuit autonome l’assainissement des eaux pluviales et des eaux grises ainsi réutilisées pour les usages du bâtiment. On est fasciné par la matière de ce volume quasi cubique mais on ne sait pas toujours, faute de pouvoir l’observer toute l’année, que les miroirs pointillistes incrustés dans le béton participent au rythme des saisons au camouflage de ce volume imposant dans la plate campagne.

TRANSFORMATIONS

On connaît la volumétrie aimable et la façade légère des logements de Bègles, mais on ne sait peut-être pas que ces petits bâtiments annoncent un changement de paradigme en termes de performances et d’évolutivité. De compacité variable, ces bâtiments offrent une réponse adaptée à chacune des saisons : compacts et étanches en hiver, poreux et ouverts en été, modulable le reste du temps. Architecture d’intersai­son, ces bâtiments sont germaniques trois mois dans l’année, méditerranéens trois autres mois, béglais le reste du temps. Et intégrant des réserves de vide, ils offrent la possibilité de se densifier sur eux-mêmes au rythme des évolutions démogra­phiques et organisationnelles de leurs occupants.

On connaît le caractère urbain et parisien du bâtiment de Saussure, mais on voit moins que, à l’instar des immeubles de rapport et de l’architecture haussmannienne, ce bâtiment met en forme et en matière l’idée que durer c’est être capable de se transformer. Hébergeant aujourd’hui quarante logements et du commerce, ce volume et cette structure capables per­mettent d’accueillir demain un programme de bureaux voire une mixité d’usages. On ne connaît pas assez malheureusement, car les projets ont été arrêtés ou perdus, les dispositifs en termes de morphologie et de matérialité développés en réponse à des climats plus difficiles comme à Beyrouth voire même hostiles comme à Atacama au Chili, ou encore le cube vitré, véritable fabrique climatique proposée pour le centre de recherche de Saint-Gobain à Aubervilliers, etc.

Les cheminements critiques, les jeux volumétriques et de matière, les inductions programmatiques, les appropriations d’usages, etc. développés avec LAN sont nombreux, et s’il faut bien au moins provisoirement en arrêter là la liste, formons le souhait de n’en jamais arrêter l’invention et la pratique. A commencer par le Grand Palais, dont on attend impatiemment le lancement, qui offre un territoire de création certes assez contraint mais tout de même éminemment respectable.

Pour finir sur les hommes. Umberto sait tout faire, et mieux que tout le monde, c’est entendu. Benoit n’est pas mauvais non plus, même s’il le dit moins souvent.

Texte de Franck Boutté, publié dans Portait d’agence, le hors-série AMC du mois de décembre 2015.